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J'ai découvert Internet à 14 ans. Nous ne l'avions pas à la maison, ça coûtait bien trop cher et c'était rare à l'époque. Alors avec un ami, nous squattions les monoblocs Compaq d'un Darty dont nous étions les mascottes, toujours agglutinés à nos machines. Pendant les vacances, c'était au centre européen de Nancy-Metz que je découvrais le partage de l'information et les premiers salons de discussion (je le racontais ici).
Je ne savais pas encore ce que j'allais en faire, mais j'avais compris l'essentiel : le monde venait de s'ouvrir, même à moi qui avais du mal à m'ouvrir au monde. Tout ce que je voulais apprendre était là, quelque part, au bout du fil. Et tout ce que j'apprenais, je pouvais l'utiliser, le transformer, le partager à nouveau. Le gamin qui faisait des maths pour se calmer n'en demandait pas tant. « Si tu ne sais pas demande, si tu sais partage » : quelques années plus tard, cette maxime d'INpact Hardware deviendrait mienne. Elle l'est toujours.
Cela fait donc 30 ans. Trente ans à regarder le monde se reconfigurer autour de ce réseau mondial : la culture, le commerce, la presse, la politique, nos amitiés, nos manières de nous aimer et de nous déchirer. On pourrait se dire que l'on est arrivé au bout de cette révolution. Mais à y regarder de plus près (ou avec plus de recul), elle n'était qu'une petite étape de plus dans la révolution permanente de l'humanité.
Révolution permanente
Je suis convaincu depuis longtemps qu'Internet n'a été qu'une manière de connecter tout notre savoir, de le rendre disponible à portée de clic. Une immense mise en commun que les moteurs de recherche nous ont appris à (mal) interroger. Quelques mots-clés, dix liens bleus, et débrouille-toi avec ça. Puis le SEO, l'avidité, sont passés par là. Ils ont tout gâché, pendant un instant.
Entre temps, nous avons vu les GPU émerger à travers les jeux vidéo et la course aux FPS. Un jour, on a commencé à leur confier d'autres tâches, du calcul massivement parallèle. Aux débuts du GPGPU, ses prophètes passaient pour des fous. Mais avec CUDA et la vision forte portée par Jen-Hsun Huang et ses équipes, le monde s'est petit à petit transformé. D'expériences en nouvelles bibliothèques, tout un écosystème s'est construit, de GTC en GTC. On a vu émerger DLSS, la musique assistée par IA, la révolution des Transformers et des modèles comme BERT.
Désormais, cette nouvelle forme d'intelligence est partout. Super ou artificielle, elle est avant tout une nouvelle manière de requêter cette connaissance mise en commun, de l'exploiter, de créer autrement, avec une efficacité que peu d'entre nous (quoi qu'en disent les prophètes tardifs) imaginaient voir arriver durant cette décennie. Une continuité plus qu'une rupture, comme je l'écrivais il y a trois ans, puis l'an dernier. Mais une rupture quand même.
Ce n'est d'ailleurs que le début. Révolutionner notre manière de développer, de chercher, d'écrire, de découvrir, d'apprendre est une chose. Mais tout cela ira bien au-delà. Là aussi nous avons déjà eu un avant-goût du futur à travers tout l'outillage d'entrainement virtuel de robots, de voitures autonomes. L'IA est une forme de révolution intellectuelle, mais elle sera physique également. Jusqu'à quel point ? Nous verrons.
Péages et passions tristes
Dans les années à venir, certains viendront nous expliquer qu'une partie de ce savoir mis en commun leur appartient, qu'on leur doit un péage pour y accéder. Chaque grand chamboulement a été accompagné de ces tristes sires : la cassette devait tuer la musique, le MP3 aussi, le peer-to-peer le cinéma, Internet la presse. Mais derrière les grands discours, on finit toujours par découvrir de petits profiteurs.
Ils se font un nom, une audience, ils prennent leur part (en monnaie sonnante et trébuchante). Ils affichent leur volonté de défendre telle ou telle corporation, ceux qui produisent réellement les contenus. Mais ils finissent surtout par préserver leurs propres intérêts, avant de passer à autre chose une fois que le monde a changé. Ainsi, nos smartphones sont soumis à la rémunération pour copie privée (même reconditionnés, sinon ce ne serait pas drôle). Demain, peut-être, une taxe parce qu'ils disposent d'accélérateurs de modèles d'IA.
La présidentielle qui vient sera pleine de telles idées. Cela a déjà commencé et l'on voit ici et là émerger quelques solutions rétrogrades portées par ceux qui ne savent penser une disruption que comme la préservation du monde d'avant. Sans jamais se demander comment aider réellement la société à s'adapter à celui qui vient, si ce n'est en protégeant leurs avantages.
Mais une chose doit nous rassurer : sur le long terme, jamais ces tristes sires n'ont arrêté l'Histoire, l'évolution technologique, la course de l'humain. Les solutions meilleures et plus efficaces pour le plus grand nombre finissent toujours par s'imposer, même si l'on fait parfois quelques détours au passage.
Nouvelle vague
En tous cas, je compte bien passer les trente prochaines années à observer cette révolution, à y prendre part. À aider de nouvelles générations à l'apprivoiser, à comprendre ce qu'elle changera, inévitablement, dans nos sociétés. J'aurai alors 74 ans. Il sera sans doute temps de raccrocher mon clavier et de profiter du reste. Ce ne serait pas mal, pour quelqu'un qui a longtemps pensé s'arrêter à 40.
L'an dernier, je terminais mon billet en expliquant que je voulais dégager du temps pour partager davantage en marge de mon activité (intense) chez Clever. C'est en partie chose faite : ces derniers mois, j'ai publié plus de billets sur labs.davlgd.com, mis en ligne différents projets, qui font d'ailleurs eux-mêmes l'objet d'articles. Et je continue à contribuer ici et là. Reste à tenir le rythme et à concrétiser mon envie de tester d'autres formats (ou tout du moins d'en publier les résultats).
PS : oui, ce billet est publié à 22h20. On ne se refait pas.